Victor Segalen, Equipée

 

 

15.

LE LONG SÉJOUR IMMOBILE, l'escale grise et que j'imaginais rembourrée d'un or bien cotonneux, chaud après le froid, moelleux après l'âpre et l'aigre... C’est, de toutes, la plus désolante déception ; la seule complète. S'arrêter quand on sait qu'il faudra repartir ; déballer ses coffres dans le provisoire afin de laisser souffler les chevaux ; perdre l'impulsion quotidienne de la route, qui finit par être nécessaire autant que le flot et le jusant aux vers ambulants de la plage... Ceci est un désappointement qui noie sous une grande fatigue, d'autant plus lourde qu'elle naît dans le repos.

C'est ainsi, que le fleuve charrieur, tant qu’il est maintenu entre deux hautes berges, ayant fait sa route à travers les gorges, arrivant à l'embouchure, s'alentit, s'alourdit, s'évase et s'envase. Alors, dans les eaux largement immobiles, les troubles alourdis par le repos descendent au fond, avec leur bon goût de terre, leurs gravats et les relents qu'ils charrient ; avec leurs paillettes aux cillements d'or ; les troubles déposent, enrichissant les hauts-fonds sans profit. C'est alors que le fleuve se purifie, semble-t-il. Non. Le fleuve est mort, s'étant vomi dans la vaste saumure.

Ainsi, le torrent des heures du voyage quand il dévale et, débouche, très alenti, à l'escale longue (et qui n'est pas le but) s'amortit et se disperse dans l'ennui. Il se clarifie et s'épure. Il s'aveulit. Ne pas repartir demain ? Ce soir, ne pas avoir fait de route ? La journée est opaque et embuée, grise et vide, — perdue. Ne pas sentir dans les reins ce poids mensurable de cent li parcourus avec entrain ! Ce n'est plus la fatigue achetée au jeu des muscles, mais l'illusion quotidienne, un accablement sans cause et sans vigueur, qui ne permet aucun espoir de sommeil et n'espère aucun réveil.

 
 
 

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